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RESPIRER ENSEMBLE Mai 2020

 

Depuis le début du confinement j’essaye de continuer de travailler sur mon prochain projet de création Traverses, dont la première est prévue en mars 2021. Ce délai laisse croire, peut-être à tort, que nous pourrons le mener à bien. En tous cas ce délai laisse croire, et donc permet de travailler. C’est un spectacle qui se propose de croiser les trajectoires de réfugiés syriens avec nos trajectoires identitaires multiples, nous c’est-à-dire trois acteurs-chercheurs aux histoires familiales métissées autour de la Méditerranée. Après des phases de travail au Liban, à Athènes, et à Luxembourg, nous retrouvons maintenant toute l’équipe sur ce territoire inconnu du la visioconférence, en apprivoisons les contraintes de communication, essayons de maintenir un dialogue, d’approfondir des questionnements, de chercher du matériau que nous voulons théâtral.

 

Depuis le début du confinement, éclairée par les propos de l’anthropologue Shahram Khosravi, je m’aperçois que nous vivons une version luxueuse et confortable de ce que j’ai compris de la situation des réfugiés, le post-traumatique en moins :  pour des motifs impérieux et indépendants de notre volonté, nous avons dû abdiquer une certaine souveraineté sur nos existences, nous avons dû renoncer (momentanément ?) à notre liberté de mouvement, de circulation, de rencontre, d’activités. Nous sommes pour la plupart confinés dans un territoire extrêmement limité et surtout, surtout, nous ne pouvons pas faire de projets. Nous ne savons pas quand cette situation prendra fin et nous nous engluons dans un présent étiré, que nous tentons d’aménager, de meubler, de mettre à profit, c’est selon. Nous essayons de vivre chaque jour. Tout cela, c’est ce que vivent les réfugiés dans leur grande majorité, et pour eux cela s’ajoute à des conditions de survie parfois extrêmement difficiles, comme aux circonstances dramatiques de leur départ, de leur voyage ou encore de leur arrivée. Lorsque je trouve ce temps long, lorsque je ne sais plus quoi faire de cette incertitude j’aime à me rappeler que selon l’UNHCR, la durée moyenne d’attente d’un réfugié dans un camps de réfugiés ou de déplacés de par le monde est de 17 ans. La question première n’est donc pas, qu’est-ce qu’on va faire après, mais qu’est-ce qu’on fait maintenant.

 

Depuis le début de ce confinement les hypothèses les plus fantaisistes, réalistes, alarmistes se succèdent quant à la reprise possible de notre activité théâtrale, qui implique depuis l’aube des temps une co-présence, RESPIRER ENSEMBLE. Et c’est cela même qui est devenu dangereux. Alors que certains artistes rivalisent d’ingéniosité pour mettre en ligne leur production artistique du moment ou même d’avant, avec d’autres, nous nous rassemblons virtuellement pour réfléchir collectivement, nous allons de conjoncture en conjoncture, nous essayons d’imaginer quand et surtout comment nous pourrons reprendre, refaire, rejouer.

 

Respirer ensemble.

 

Et pour la première fois nous partageons la même question, les artistes comme les programmateurs, les propriétaires de théâtre comme les squatteurs occasionnels, pour la première fois nous avons un objectif en commun : comment respirer ensemble ? Cette occasion inouïe ouvre une brèche, il faut en faire quelque chose, partager les questions, soupeser les recommandations incontournables du SAFE. Faudra-t-il n’accepter que 30 spectateurs dans une grande salle ? Laisser un fauteuil vide entre chaque spectateur ? Regarder un public masqué ? Dont on aura contrôlé la température à l’entrée ? Mais plus encore, devrons nous jouer masqués ? Dissimuler l’expressivité d’un visage derrière une bannière de tissu, ou seulement derrière des vitres de plexiglas ? Instaurer des gestes de barrière et des distances au plateau, là où nous voulions incarner l’étreinte et la puissance du collectif ? Partager ces questions, ces inquiétudes mêmes, est-ce que cela modifie les rapports de pouvoir ?

 

Nous échangeons beaucoup, partageons nos craintes et échafaudons des scénarios de reprise. Ainsi une administratrice, qui doit accompagner cet automne quatre créations de compagnies différentes, se questionne : Faut-il tout arrêter parce qu’il ne peut y avoir de public ? Faut-il maintenir les projets pour permettre un revenu aux équipes ? Est-il possible d’arrêter tous les projets en cours pour créer de nouvelles formes adaptées… comme si les projets élaborés jusqu’ici n’avaient pas de nécessité ? Elle multiplie les hypothèses de faisabilité et finit par se résigner : le plus important c’est qu’on puisse répéter, créer, quitte à jouer à vide, filmer, mettre en ligne et le public payerait un abonnement pour voir. En l’écoutant je me dis que je ne ferai pas cela. Je veux bien m’adapter, imaginer des formes alternatives, des jauges extrêmement réduites, des espaces ouverts, des distances nouvelles, mais je ne renoncerai pas à cette présence du public, à cette adresse directe, à la possibilité de plonger mon regard dans celui d’un spectateur, de réagir à un soupir, un mouvement brusque, un départ inopiné, un rire inattendu. C’est cela mon métier. Il y a longtemps j’ai fait le choix de ces moments partagés, le choix de ce RESPIRER ENSEMBLE et je n’y renoncerai pas.

 

Après, tout est patience, et c’est cette patience qu’il faut penser ensemble. Penser ensemble, c’est panser ensemble l’absence momentanée de rassemblement théâtraux, c’est imaginer ensemble ce passage à un peu plus vide, aménager ensemble cette attente, cette patience, sans renoncer à la chose théâtrale même. Lors de nos échanges virtuels, j’ai été frappée par l’appétence et la précision avec laquelle ceux qui ont la charge d’un lieu, imaginaient réouvrir au plus vite les plateaux pour travailler, accueillir des équipes en création, répéter… et cela m’a touchée car c’est déjà de cette première co-présence dont nous sommes privés. Certains confient leur envie secrète d’ouvrir les caves à des spectacles clandestins, cela évoque une idée de la résistance et j’ai bien l’impression que c’est à cela que nous devons nous atteler ensemble : Résister ensemble à l’invisibilisation de l’artiste de théâtre en danger sanitaire. Résister à l’atomisation de la société derrière écran pour réaffirmer le collectif du théâtre.

Si l’on part de nos lieux de confinements, hypothèse la plus pratique, car c’est sans doute dans ces périmètres que nous allons encore être retenus un long moment, si l’on part de nos lieux de confinements, peut-être faut-il redéfinir ces territoires que nous avons en commun, ouvrir les portes et partager les lieux, les cours, les salles de répétions, galeries et salles de spectacles. Peut-être faut-il imaginer un nouveau partage de la parole qui fait sens, en extérieur, au pied des immeubles, vue du balcon ? Il faut imaginer d’autres jauges, d’autres échelles temporelles, spatiales ou même de sens. Comment inviter les publics, en tout petit nombre, intimement, à retrouver le théâtre. De toute petites formes, mais nombreuses, diverses et complémentaires, formant une constellation de présence d’artistes sur un territoire. Et que partant, nous puissions ouvrir et partager tous nos lieux, les CDN comme les maisons de quartier, les parvis des épiceries solidaires, comme les cours centrales des îlot d’habitations, les lieux inconnus et partagés, ou comme celui partagé par nos compagnies, le 18 à Dijon. Partager pour durer. Résister à l’effacement comme au formatage. Attendre c’est-à-dire aussi ne pas renoncer à ce jour où nous pourrons à nouveau assoir le public parmi nous au plateau, ou bien nous installer au milieu du public, imaginer des allers-retours entre la scène et le plateau : RESPIRER ENSEMBLE.

Leyla-Claire Rabih